ICE CHRONICLES – Chapitre 3

ICE CHRONICLES

Chapitre 3

Vlan.

J’ai refermé mon casier violemment. Je fixe l’étoile de givre peinte sur la porte tandis que mes hommes se taisent d’un coup.

Le silence succède au joyeux brouhaha produit par le bavardage de mes ailiers, excités de participer au premier décollage de la mission

Je glisse mes gants dans ma poche en prenant mon temps, puis je me tourne vers eux. Theodore Drake est un des rares membres de l’escadron à ne pas baisser la tête quand je me montre aussi autoritaire. Ses yeux verts m’interrogent.

« Quoi encore ? »

— Est-ce que tout le monde s’est bien amusé à Norfolk, la semaine dernière ?

Personne ne répond.

— Je répète : est-ce que tout le monde s’est éclaté, la semaine dernière, à Norfolk ?

— Oui, capitaine, murmure Timothy Peyton, le bleu du groupe.

Egor Sachs ricane en secouant la tête. Je me tourne vers lui mais il n’arrête pas. Eggs est un dur à cuire, comme Teddy Bear. C’est bien, je veux pouvoir compter sur leur hargne et leur ténacité pendant les exercices.

Je pivote lentement pour croiser tous les regards, sans exception, avant de parler :

— Tant mieux, parce que vous ne verrez plus la couleur de ce genre d’exhibition merdique avant au moins…

Je fais mine de réfléchir.

— … trois mois ? propose Sailor Castelvani.

Je souris de toutes mes dents.

— J’allais dire six.

Certains mecs me regardent avec stupeur, comme s’ils avaient oublié à qui ils avaient à faire. Je n’ai pas laissé mes couilles à Seattle, même si Darlene rêverait de s’en faire des boucles d’oreilles pour me contrôler davantage.

On entend les mouches voler, mais surtout le ronronnement du moteur de l’ascenseur qui achemine nos engins sur le pont d’envol.

— Je vous ai manqué, bande d’enfoirés ? je lance en ajustant le col de ma combinaison.

— Ouais, Ice.

C’est Sachs qui a parlé. Les autres hochent la tête, l’air entendu, et d’un coup, ce qui nous lie dans les airs – ce lien invisible tendu entre les ailes de nos chasseurs – se déploie dans les vestiaires du hangar, à l’abri du regard de tous les autres membres d’équipage.

Nous sommes des frères d’armes, mais surtout les étoiles d’une constellation : celle du dragon. Tout le monde doit briller, en tout circonstance – sans exception. Je me porte garant de cette promesse à chaque fois que je parle à mes hommes, que j’allume les moteurs de mon Hornet, que je vole en qualité de leader. C’est une sacrée responsabilité, un vrai sacerdoce, mais je n’échangerai ma place pour rien au monde.

— Alors en piste, les gars. On monte.

Je tends mon casque à Peyton qui s’empresse de le récupérer – il me le rendra à la fin du briefing –  et on monte, sur le pont principal pour commencer.

Une partie du staff est déjà dans la salle de réunion quand nous arrivons, nous sommes les derniers à y pénétrer.

Snow s’y trouve aussi, impassible. Je ne lui accorde aucun regard lorsque j’entre dans son champ de vision

— Tout le monde est là ? je lance à l’assemblée.

— Je crois qu’on peut commencer, capitaine, acquiesce Rios en me tendant le fameux rapport, rédigé dans la douleur.

Je le récupère puis marche droit devant moi. Je dépasse Snow, pour me placer derrière elle. Ses épaules se soulèvent lentement, elle expire avec autant de contrôle ; elle n’aime pas ça. Moi, en revanche, j’adore de quelle manière sa combinaison moule son cul charmant.

La pièce menace encore de tourner…

Je lève brusquement la tête et ne tarde pas à prendre la parole :

— Bonjour à tous ceux que je n’ai pas croisés ce matin. Je vous présente officiellement le lieutenant junior Alexi Snow, chargée de remplacer le lieutenant Tilmore durant le temps que durera sa convalescence.

Les hommes la saluent avec un zèle suspect ; cela va du hochement enthousiaste mais poli, au regard concupiscent quasi irrespectueux. On ne devrait pas embarquer de gonzesses sur nos navires, ce n’est pas bon pour nos affaires…

Snow rougit encore. Récalcitrante, oui, mais elle n’est pas si détachée, pas si peste que ça : pas à la hauteur des lignes de Nielsen. Elle a de la chance que je me fie à mon instinct et pas toujours à ma hiérarchie.

Elle finit par rejoindre la table et s’assied sur une chaise, auprès de Drake qui a osé prendre ses aises. Il lui adresse un sourire qu’elle ne voit pas, trop occupée à retrouver une certaine contenance.

Les autres se sont détendus, pensant que je suis de bonne humeur. On attend avec impatience que je déroule la suite du programme.

Ils ne vont pas être déçus…

— Je vous demande d’être indulgents, car Snow n’a vraisemblablement pas l’habitude de travailler avec efficacité et rapidité. Aussi, je vous transmets le dossier établi par le lieutenant Rios et son équipe.

Tandis que les liasses de feuilles passent de mes mains à celles de Peyton, il se passe un truc étrange. Un truc que je déteste immédiatement parce qu’il me rappelle de mauvais souvenirs. Snow a le regard braqué sur moi ; ce n’est pas seulement celui d’une tueuse impitoyable. C’est aussi celui d’une femme qui sait qu’elle n’a en face d’elle que la partie immergée de l’iceberg. Une femme déterminée à découvrir ce que tous les autres ignorent.

Darlene avait ses yeux-là aussi quand j’ai refusé de dîner avec elle, le premier soir.1 Avant qu’elle parvienne à percer la ligne du front, des mois plus tard.

L’hallucination porno se transforme soudain en cauchemar dégueulasse : le connard arrogant et sadique défaille devant ses hommes, privé de cette gangue qui le protège depuis tant d’années.

Impensable.

Il faut tuer dans l’œuf ces merdes d’émotions, éradiquer toute forme de sentimentalisme.

Ouais, il est temps que je vole.

*

C’est la deuxième fois de la journée que je prends une douche. La journée va être longue et je déteste nager dans la sueur pendant des heures.

Sous le jet d’eau chaude, je ne peux pas m’empêcher de penser à ce que j’ai fait juste avant que Snow débarque2… Sans doute parce que j’ai davantage d’arguments pour recommencer. Mais je ne touche à rien. Juste à mes épaules, à mon visage et à mes cheveux, alors ma queue se fout de ma gueule en bandant encore plus. Qu’elle ne la ramène pas trop, on réglera ça plus tard de toute façon.

— Il y a un problème, Van Allen, lance Drake quand j’apparais dans le vestiaire qui s’est vidé peu après que je suis revenu du pont d’envol.

Il est assis sur l’unique banc de la pièce, en face de la rangée de casiers. Son dos est appuyé sur la cloison, ses bras sont croisés sur ses pecs énormes. Cet enfoiré a soulevé de la fonte durant mon absence ; il est encore plus baraqué que lorsque je suis parti.

Je ne réponds pas et marche vers mon casier ouvert, en arborant malgré moi cette érection douloureuse. Mais ce n’est pas ce qui inquiète Drake, évidemment…

Je récupère la serviette qui menace de tomber sur le sol et m’empresse de me débarrasser de l’eau qui dégouline partout.

— J’ai posé une quest…

— C’était pas une question, je le coupe en frictionnant mes cheveux.

— Non, admet-il. Tu as manqué de démolir le tapis de course, ce matin. Tu t’es payé la tête de Miss météo pendant le briefing. Et tu viens de te shooter à l’adrénaline, alors qu’on était censé se dégourdir les ailes. Vrai ?

Miss météo ? Qu’est-ce que c’est que ce bordel de surnom ?

— Personne n’a merdé, non ? je grogne en terminant de m’essuyer.

Je jette la serviette sur le sol et fouille le compartiment, à la recherche d’un tee-shirt.

Drake s’est levé derrière moi.

— Non, personne. Mais tu n’es pas avec nous, Ice.

Où est ce tee-shirt, bordel ?

Bredouille, je récupère plutôt mon boxer et l’enfile. Je ne discuterai pas de toute cette merde à poil. Pas avec cette putain de trique entre les jambes…

— Je suis tout ce qu’il y a de plus présent, Teddy Bear, je lance en me retournant. Ne fais pas comme si tu ignorais que j’étais lunatique et caractériel.

Il sourit, l’air moqueur. Il se fout de moi, ma queue se fout de moi, mon père se fout de moi. La terre entière se fout de moi.

— Impossible de l’oublier, Van Allen !

— Un peu plus, un peu moins, qu’est-ce que ça change alors ?

— J’en sais rien, répond-il honnêtement.

« Tout ça pour ça ? » je l’interroge en silence avant de replonger les bras dans mon casier. Je trouve enfin un tee-shirt – le blanc, pas celui auquel je pensais. Ça fera l’affaire, je n’ai pas envie de rester une minute de plus en proie au regard inquisiteur de Drake.

Je pourrais lui expliquer que Darlene a été pénible ces dernières semaines. Que je me sens impuissant parce que je suis fatigué de prendre soin d’elle, à défaut de l’aimer comme elle en rêverait. Que j’aspirais à retrouver cette quiétude à bord, ce rythme aussi effréné que routinier, mais qu’on m’a collé une drôle de recrue dans les pattes.

Drake sait comme moi que le navire est une immense ruche dont on ne corrompe pas l’équilibre, et j’ai suffisamment d’expérience pour savoir reconnaître de loin un danger potentiel. Nous ne sommes ni des insectes ni des bêtes, mais bien des Hommes.

— Rien d’autre à signaler ? je demande en secouant une combinaison propre pour la déplier.

Drake est songeur.

— Non, répond-il après deux secondes de flottement.

Ni des insectes ni des bêtes, mais bien des Hommes. 

— Je serai dans mon bureau cet après-midi.

— Je serai dans le hangar avec Peyton, réplique-t-il aussitôt.

Je remonte la fermeture Éclair de ma combinaison.

— Parfait.

Drake claque la porte de son casier, de la même manière que moi lorsque j’ai voulu obtenir l’attention de mes hommes. Nous échangeons un regard qui signe la fin des hostilités. Ce gars mériterait d’être à ma place, je me le suis souvent dit. Il régnerait en souverain adulé sur le pont d’envol, pas en tyran pathétique.

Quand il s’éloigne, je repense à ce qu’on raconte sur le Percival : son béguin romantique pour Zora Weet a fait jacasser l’équipage pendant des semaines. Il est aussi seul que moi tout compte fait, peut-être même aussi brisé.

La porte de mon casier claque une dernière fois dans le silence du vestiaire. L’étoile de givre aux pointes acérées apparaît à nouveau devant mes yeux et je suis rassuré.

1 + CF Prequel « ICE CHRONICLES »

 

Vous l’êtes aussi, rassurées ? Il est aussi méchant et cabossé que dans vos souvenirs ? Cela mériterait de se plonger dans la tête de Snow ! Merci de l’avoir lu et à bientôt, pour la suite. Vous vous souvenez de ce qui vient après, non ? 😉 

5 réflexions au sujet de « ICE CHRONICLES – Chapitre 3 »

  1. La suite annonce la rencontre frontale d’un flocon et d’un iceberg le plus ébranlé des deux n’est peut-être pas celui qu’on peut penser ^^ Un peu de Ice et de Teddy ça fait du bien 🙂

  2. Super, j’ai adoré retrouver notre iceberg tel que je m’en souviens, et être du côté de son PDV rend le texte encore plus intéressant, j’ai hâte d’en lire encore plus, plus , plus 🙂

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