ICE CHRONICLES – Chapitre 1

ICE CHRONICLES

(ABOVE ALL #1, dans la tête du capitaine Andreas Van Allen)

Chapitre 1

 

Bien qu’expérimentée, réactive et méthodique, Snow demeure un élément récalcitrant à certains aspects du protocole. Un sens de la justice exacerbé, en même temps qu’une susceptibilité excessive, la rendent difficile à maîtriser au sein d’une équipe composée d’éléments présentant le même type de profil psychologique – le phénomène tend à s’aggraver lorsqu’elle est en présence de ses pairs. 

Capitaine Martin Nielsen, Naval Station Everett.

 

« De ses pairs ». Ce type, Nielsen, il est bien trop diplomate ! Moi, j’aurais écrit « d’autres gonzesses capricieuses », sans m’émouvoir.

— Un café, capitaine ?

— Oui. Serré, Tremaine.

Le sous-lieutenant zélé s’éloigne au trot, non content de pouvoir marquer des points dès le début de la mission.

Je fixe les dernières lignes du mail qui accompagnent l’annonce de l’affectation du lieutenant Snow sur le navire : réfractaire aux ordres, susceptible, incapable de s’entendre avec d’autres femmes.

Rien que ça… J’imagine que les qualités évoquées par Nielsen doivent être exceptionnelles pour contrebalancer les autres qualificatifs, quasi rédhibitoires pour supporter de vivre en vase clos. Qui a eu l’idée d’embarquer cette femme, capable de faire chier puissance mille n’importe quel chef de guerre ? Un ennemi ?

Elle semblait pourtant si douce sur le seuil de la porte de ma cabine, et si… inoffensive.

Je réprime un frisson et ferme la fenêtre de la boîte mail.

— Rios, vous avez assez de matière pour établir une prévision d’ici trois heures ?

Il est temps de faire ce pourquoi on nous paye. Ce pourquoi je revis depuis que j’ai quitté le quai – et Darlene.

— Oui, acquiesce Rios en se dirigeant vers son bureau. Je n’en étais pas encore arrivé aux conclusions, mais on peut terminer ensemble si nous n’y voyez pas d’inconvénients.

Il jette un œil inquiet à la pendule suspendue au-dessus de la porte, je sais immédiatement à quoi il pense : ça fait cinq minutes que la nouvelle recrue aurait dû se trouver parmi nous, et l’aider dans sa tâche.

Nous échangeons un regard : le sien est gêné, le mien entendu. Il baisse la tête et ramasse la paperasse dont il va avoir besoin pour me donner satisfaction.

— Votre café, capitaine, lance Tremaine en me tendant un gobelet en plastique d’où s’échappe une agréable odeur de café.

Je le lui arrache des mains.

— Les derniers relevés à cinq mille pieds d’altitude, capitaine, annonce Rios en étalant une carte sur la plus grande table de la pièce. Vous comptez voler plus tôt que prévu ?

— Oui.

Histoire de rappeler à l’escadron que je suis de retour. Il va falloir qu’ils arrêtent de s’endormir sur leurs lauriers après les exhibitions des dernières semaines. Qu’ils se sortent les doigts du cul, en somme.

Rios attend que je donne des précisions ; il a vu mon sourire sadique, peut-être même les pensées entrer en collision dans mon esprit. Mais ce sera oui, et rien d’autre. Son équipe aussi a besoin de se souvenir que le sens de la justice et la susceptibilité des uns et des autres, je m’en branle.

— Vent de sud-sud-ouest à deux cent cinquante degrés, enchaîne-t-il. Je l’évaluerai à nouveau une heure avant le décollage. La vitesse est de vingt-deux nœuds mais je crains qu’elle augmente, capitaine. Vous comptez seulement voler dans les basses couches ?

Je me contente de fixer la porte avant de cligner des yeux pour me concentrer sur la carte. Rios m’observe, les sourcils froncés ; j’ai encore souri en me souvenant des grands yeux bleus écarquillés…

— Qu’est-ce que vous attendez pour continuer, Rios ? je demande sèchement.

Il se racle la gorge, avant de reprendre d’une voix assurée :

—  La visibilité horizontale n’est pas formidable aujourd’hui. Il faudra nous accorder plus de temps pour que nous puissions déterminer ce qu’il en est plus haut.

Nous : lui, et celle qui perd déjà des points avant même de rencontrer officiellement sa hiérarchie. Moi.

Bien. Je veillerai à ce que le lieutenant Alexi Snow ne se montre pas aussi revêche qu’on le dit. Et si l’avenir me donne tort, alors j’aviserai…

*

Jerry Rios connaît son boulot sur le bout des doigts. Il n’a pas fallu longtemps avant qu’il élabore un METAR plus précis qu’il l’avait annoncé.

Modeste et efficace. C’est ce que j’écrirai encore dans son dossier à la fin de la mission.

Je suis sur le point de le remercier quand on frappe à la porte. Rios soupire de soulagement tandis que je guette avec excitation l’entrée du retardataire.

C’est bien elle : c’est Snow !

Dans son horrible splendeur…

Elle tente de camoufler son affolement en saluant les hommes à la cantonade.

L’affolement se transforme en terreur lorsque ses yeux de biche se posent sur moi, mais surtout sur la feuille de chêne plaquée sur ma combinaison.

Mauvaise pioche, ma douce. Ici, c’est moi qui commande. Ici, tu ne seras ni récalcitrante ni plus maline que tout le monde.

Je me redresse en jubilant, parce qu’elle a rougi, très vite, très fort.

— Lieutenant Snow, vous voilà enfin !

Elle me salue dans les règles, puis se fige, l’air incertain.

— Repos, lieutenant.

À côté de moi, Rios a retenu sa respiration. Il souffle discrètement. Je crois qu’il s’attendait à me voir entrer dans une colère monstrueuse. Cela aurait été le cas si cette première rencontre n’avait pas été précédée d’un prologue inédit.

— J’expliquai au capitaine Van Allen que le vent d’ouest risquait d’être plus fort que ce que nous avions prévu au petit matin, commence-t-il après s’être raclé la gorge. Nous allons être secoués.

— Laissons cet aspect de côté, Rios. Je crois que le lieutenant Snow a suffisamment été… secouée aujourd’hui.

Je l’ai dit en me montrant plus sévère, pour que la situation devienne moins ambiguë. Snow a merdé, dès le début ; je la recadre. Point barre et on avance.

Mais Rios s’écarte de la table de travail et je suis seul maître à bord, devant une Snow aussi curieuse qu’inquiète. Je lui fais signe d’approcher au moment où il revient, une liasse de feuilles à la main.

— Capitaine, hèle-t-on derrière nous. J’ai besoin de votre signature sur le rapport émis par le commandant pour confirmer l’appareillage.

Je fais signe à Tremaine que j’enregistre mais qu’il attendra. Il est confortable de se faire comprendre sans prononcer un mot.

Quand je me retourne, Snow est à mes côtés. Elle s’est précipitée vers nous, pensant se faire oublier. Je frôle ses hanches en reprenant ma place – délibérément.

Elle frissonne en se pinçant les lèvres, le regard rivé sur la carte posée sur la table.

— Nous allons avoir besoin de vos compétences, Snow. Quelque chose me dit que vous excellez dans l’analyse de nomenclature des plans de bâtiment. J’ose espérer qu’il en est de même pour les cartes maritimes.

Je me demande si elle brûle d’ouvrir la bouche pour hurler que je suis un connard sadique, car ses yeux lancent des éclairs.

— Un problème, Snow ? je demande pour m’assurer qu’elle est effectivement réactive et intelligente.

— Aucun, capitaine, réplique-t-elle en plongeant son regard dans le mien.

Je sais ce qu’elle voit, je sais ce qu’elle pense, car je ne cache pas l’évidence. Mieux encore : c’est une aubaine que je sois aussi froid et impénétrable que cette glace-là.

— Vent de sud-sud-ouest ? reprend-elle à l’adresse de Rios. Tu as des données à plus hautes altitudes ? Parce que ça me semble bien peu si on considère les courbes de pression relevées il y a une demi-heure.

Elle pointe de son index des chiffres sur la première feuille que Rios a rapportée. Ce dernier sourit, satisfait. Je n’aime pas le regard qu’il me lance. Il signifie : « Tout est bien qui finit bien. Elle va être à la hauteur ! »

D’accord. Que la fête commence.

J’inspire, puis bombarde en rafales :

— Si vous étiez arrivée il y a une demi-heure, Snow, comme le stipulait votre ordre de mission, vous ne seriez pas en train de commenter le travail de votre homologue qui, il y a une demi-heure donc, a commencé d’analyser le ciel sans vous. Faire du zèle ne vous mènera nulle part, avec personne sur le navire, et encore moins avec moi.

Ses yeux se sont agrandis. Est-ce que je suis à la hauteur des apparences comme ça ? Est-ce qu’elle me déteste assez pour parvenir à oublier qu’elle m’a vu à poil, désormais ?

— Des questions, lieutenant ? je reprends pour porter l’estocade.

Elle se rembrunit mais ne baisse pas la tête.

— Une seule : à quelle heure comptez-vous décoller, capitaine ?

Je tends mon poignet entre nous, tire sur la manche de ma combinaison pour faire apparaître le cadran de ma montre. Elle fixe les tendons et la peau hâlée de mon avant-bras, ses lèvres tremblent.

— Dans deux heures et vingt-six minutes.

Snow hoche la tête vigoureusement, me lance un regard assassin, mais pivote néanmoins sans un mot devant la carte en saisissant le crayon resté sur la table. Les sourcils froncés, elle se concentre. Des mèches brunes échappés de son chignon sont tombées sur ses yeux.

L’océan imprimé en gris sur le papier tourne. La table sur laquelle il est étalé aussi. Toute la pièce tourne ! Parce qu’à cette seconde, je brûle de ranger derrière ses oreilles ces foutus cheveux aussi rebelles qu’elle. Mais surtout – et c’est bien le plus grave – je me vois soudain en train de l’empoigner par la nuque, de la pencher en avant, et de la baiser violemment pour la faire taire…

©Battista Tarantini, avril 2017

 

Est-ce qu’il y a parmi vous des lectrices qui se souviennent du temps où j’écrivais que les commentaires étaient mon seul salaire ? Même si ce n’est plus la vérité, désormais, j’ai envie de l’écrire, juste pour le fun, et le plaisir de me souvenir de ces premiers moments de partage !
« Hé, les commentaires sont mon seul salaire ! Dites-moi tout ! »

(Vous avez encore le droit d’en laisser cela dit !)

(Ice est odieux, n’est-ce pas ? C’est délicieusement affreux, n’est-ce pas ?)

Merci d’être de l’aventure depuis huit ans, ou deux, et à bientôt ! <3

20 réflexions au sujet de « ICE CHRONICLES – Chapitre 1 »

  1. Ice est un peu un dragon qui n’attends que de déployer ses ailes et la rencontre avec une Snow prête à en découdre lui donne envie de cracher des flammes quitte à faire fondre ce coeur de glace. Et je dois dire que les dernière ligne réchauffe pas mal non plus.

    Si le capitaine veut ré-embarquer et continuer à s’envoler, je réserve ma place sur le pont.
    Gros bisous Chef IceQueen 😉

    1. Message du capitaine : « Dites, Red Sugar, ce que j’ai expliqué un peu plus haut vaut aussi pour vous ! C’est VOUS qui ré-enmbarquez ! C’est MOI qui commande ! »
      Des bises <3 Merci !

  2. P*T**N !!!!!!!!!!!!!!!!!!! j’en veux encore!!!!! Van Allen espèce de mec !!!! XD
    je sens que je vais me refaire un 3eme tour de la série!!!!!!!!!!!!!!! j’aime-j’aime-j’aime ! ça va si vite à lire que s’en est indécent! trop court ce passage, trop bonne cette écriture, bref j’étais prête à planer, c’est de la bonne 😛

    1. Ça, c’est un cri du cœur ! On a autant envie de le frapper que de l’embrasser, n’est ce pas ? 😉 Merci, Margaux ! À très bientôt pour la suite !

  3. Quel plaisir d’entrer à l’intérieur de cette tête d’enf**ré que j’ai pourtant appris à aimer malgré son caractère de chien et ses discours de sale c*n !!!
    Quel régale aussi de se dire que, malgré les apparences, la glace est fragile, qu’un rien peut la faire fondre et que, derrière les arêtes tranchantes de son regard et le cinglant de ses répliques détestables, la neige menace de mettre en péril ce calme (soit disant) inébranlable !
    Enfin et comme toujours, c’est un véritable bonheur de vous lire, surtout pour CETTE histoire en particulier. Merci de ce cadeau et surtout merci de nous faire redécouvrir cette fabuleuse histoire par les yeux du Capitaine de mon coeur.

    1. Plus j’écris dans sa tête, plus je l’aime, plus j’ai besoin de vous concocter une suite parfaite. Les années ont passé, et j’aimerais mettre tout ce que je sais désormais au service de cette histoire, et de cet univers. Merci Marmotton ! Et à bientôt ! 😘

  4. Que du bonheur et encore trop court !
    Toujours aussi explosif entre ces deux là et un réel bonheur de se retrouver dans sa tête ! Merci pour ce joli cadeau 🙂

  5. Une petite pépite ce chapitre version Ice !
    J’aime toujours autant son côté autoritaire et odieux… Le feu brûlant sous la glace ^^
    Cet amuse-bouche m’a ouvert l’appétit ! J’ai faim de Ice 😉
    Merci Battista 😀

  6. wouah encore encore!!! qu’est ce qu’il nous a manqué ce ..Ice et tout et tout !!! moi je suis une accro de toi Battista !!! tu écris tellement bien et tu sais dire les mots « justes » en ce qui concerne Ice et Snow …. vite la suite !!!!!! merci des bises !

  7. OMG ! Que du bonheur ! Je sens que la suite va être d’autant plus explosive 😀 J’ai hâte, tu le sais 😉 Peut-être même que je vais préférer cette version à celle originale haha !
    Et oui, déjà huit ans tout ça :O Merci de me régaler depuis et de toujours faire vivre ces personnages !

    1. Camille, merci ! ❤️ Cela me fait tellement plaisir de te lire ! Ah pour être explosif… 😉 Bon, tout va bien, alors on continue ? À vite !

  8. Oooooooh, le bonheur d’être dans ses pensées. Ice dans toute sa splendeur !
    Extrême, pourrait être son deuxième surnom ! Ice Extrême, Extrême Ice !
    J’en veux encore Battista et merci !
    À très vite !
    Bisous.

    1. Merci, Cécile ! 😘 J’adore ce nom ! Tu crois qu’on le trouve au rayon surgelé, celui-là ? 😉 La suite arrive demain en tout cas ! Des bisous !

  9. Miam miam 🙂 Depuis le temps je je me demandais ce qu’il pensait 🙂 c’est chose faite 🙂 je me régale toujours autant de te lire 🙂

Laisser un commentaire